« Une entreprise qui confie à l'IA une partie des tâches habituellement réalisées par les débutants n'a pas nécessairement besoin de licencier. Elle peut simplement recruter moins de personnes et ne pas remplacer certains départs. » C'est l'explication possible qu'avance Antonin Bergeaud, professeur associé à HEC Paris, dans l'article publié par l'école le 9 octobre. Les chiffres de son équipe décrivent ce schéma. Chez les utilisatrices intensives d'IA, les embauches de jeunes en CDI reculent. Leur effectif total ne s'écarte pas nettement de celui des autres entreprises.
L'étude est signée d'Antonin Bergeaud et Oscar Degos (HEC Paris, LIFT), de Marco Guido Palladino et Antoine Bertheau (Banque de France) et de Simon Bunel (INSEAD). La note LIFT 2026-02, « IA générative : un gel des embauches de jeunes dans les métiers exposés », porte les résultats, le document de travail la méthode. Le billet n° 463 de la Banque de France, mis en ligne le 8 octobre et mis à jour le 13, les résume sans chiffrer l'écart de 17 à 25 %. Le travail « n'engage que ses auteurs et non la Banque de France », précise la note.
600 utilisatrices intensives comparées aux autres entreprises de leur secteur
Les auteurs croisent deux sources. Les déclarations sociales des employeurs du privé, exploitées par la Dares, donnent les mouvements de main-d'œuvre de janvier 2019 à mars 2026. Environ 6 000 entreprises interrogées par l'enquête mensuelle de conjoncture de la Banque de France y sont retrouvées. Environ 600 déclarent un usage intensif de l'IA. Trimestre par trimestre, le modèle les compare aux autres entreprises de leur secteur, y compris celles qui utilisent l'IA de manière limitée ou expérimentale.
« Après le quatrième trimestre 2022, les embauches en CDI de jeunes décrochent chez les utilisatrices intensives d'IA », écrivent les auteurs. Selon les trimestres de 2025, ces entreprises recrutent en CDI 17 à 25 % de 21-29 ans de moins que les autres, soit un écart de -0,19 à -0,29 point de logarithme. Chez les salariés plus âgés, les écarts restent faibles et rarement significatifs. L'effectif total, lui, « ne diverge pas de manière statistiquement nette » de celui des autres entreprises. Les estimations dérivent vers -2 à -3 % fin 2025, sans pouvoir être distinguées de zéro.
Le billet de la Banque de France présente ce résultat comme une association entre adoption déclarée et évolution des embauches. L'usage est déclaré début 2026, alors que les écarts apparaissent dès 2023. « Nous ne pouvons affirmer que les entreprises utilisatrices intensives de 2026 utilisaient déjà l'IA » quand leurs embauches ont commencé à baisser, écrivent les auteurs. Ils n'excluent pas un effet de sélection : des entreprises qui réorganisaient déjà leurs recrutements ont pu adopter l'IA ensuite.
Dans une même entreprise, les métiers exposés ont embauché un tiers de moins
La note compare aussi les métiers entre eux, au sein de 541 utilisatrices intensives appariées aux données de la Dares. Au premier semestre 2025, les métiers les plus exposés y embauchent environ un tiers de moins que les autres métiers de la même entreprise. La comparaison se fait à l'intérieur de chaque entreprise. Selon les auteurs, l'écart ne peut donc pas être attribué à un choc de demande propre à l'entreprise. Il se resserre en fin de période, où il n'est plus significatif.
75 000 CDI : des embauches manquantes sur un an, pas des emplois détruits
Le chiffre de 75 000 CDI, titré par plusieurs médias, vient d'une autre analyse de la note. Elle ne repose pas sur l'usage déclaré. Elle classe 310 professions en cinq quintiles d'exposition à l'IA générative. Chez les 21-29 ans, les embauches en CDI du quintile le plus exposé sont en mars 2026 à 28,3 % sous leur niveau de novembre 2022, contre 7,5 % dans le moins exposé. Rapporté au niveau tendanciel de novembre 2022, environ 22 000 embauches par mois, le recul atteint environ 6 200 CDI par mois. « Sur un an, cela représente environ 75 000 CDI de moins pour les seuls 21-29 ans », écrit la note.
Ce total compte des embauches qui n'ont pas eu lieu, par rapport au niveau de 2022. Il inclut le recul commun à tous les métiers. Seules 4 600 des 6 200 embauches mensuelles manquent « au-delà du recul observé dans les métiers les moins exposés », soit environ 55 000 par an (calcul d'ActuIA). Les fins de contrat baissent aussi, d'environ 3 500 par mois : les auteurs parlent d'un « gel asymétrique ». Sur la destruction d'emplois, ils écrivent que les données françaises « ne permettent pas aujourd'hui d'affirmer qu'une telle destruction est en cours ».
Les 30-39 ans presque autant touchés que les 21-29 ans
Au niveau des métiers, le recul dépasse les débutants. L'écart entre le quintile le plus exposé et le moins exposé atteint 20,8 points chez les 21-29 ans et 18,6 points chez les 30-39 ans. Il descend à 15,3 points entre 40 et 49 ans. Après 50 ans, il n'est plus que de 3,8 points.
L'informatique pèse dans ce recul, sans l'expliquer seule. Chez les développeurs et ingénieurs informatiques de 21-29 ans, les embauches en CDI sont environ 42 % sous leur niveau de novembre 2022, contre 11 % dans les quatre quintiles moins exposés. Sans eux, les embauches du quintile le plus exposé reculent encore de 24,5 %, contre 7,5 % dans le moins exposé. Selon la note, « l'informatique explique moins d'un cinquième de l'écart ».
Un indice d'exposition noté par des agents Claude Opus 4.7
L'indice part du répertoire ROME 4.0 de France Travail : 1 584 fiches, 16 740 savoir-faire. Des agents Claude Opus 4.7 notent chacun d'eux de 0 à 5 sur cinq dimensions, au regard des capacités de l'IA générative d'avril 2026. Le score part de l'autonomie de l'IA sur la tâche. Il est réduit de façon multiplicative par l'expertise tacite et par la friction physique ou relationnelle.
Les 310 professions sont réparties en quintiles « sans pondération par l'emploi » : 62 par quintile, quel que soit leur poids (calcul d'ActuIA). L'indice affiche une corrélation de 0,56 avec celui publié par Antonin Bergeaud en 2024. Le document de travail ne rapporte ni vérification humaine des notes ni comparaison avec un autre modèle. Le chiffre de 17 à 25 % ne dépend pas de cet indice : il repose sur l'usage déclaré.
Conjoncture, taux, télétravail : les autres explications
Dans son étude Les métiers cadres porteurs (édition 2026), l'Apec recense 31 330 offres de développeur publiées sur son site en 2022, 22 400 en 2023 et 12 690 en 2025, soit -59,5 % en trois ans (calcul d'ActuIA). Le document n'attribue pas ce recul à l'IA générative. Le 4 juin 2026, dans un entretien au Blog du Modérateur, Véronique Torner, présidente de Numeum, jugeait le recul des intentions de recrutement du numérique « avant tout dû à la conjoncture et au manque de business ».
Les auteurs examinent ces pistes. Ils citent la hausse des taux de la Banque centrale européenne entre juillet 2022 et septembre 2023, qui a pesé selon eux sur les embauches du secteur technologique. Les métiers exposés se prêtent aussi au télétravail : une fois ce critère pris en compte, le lien entre exposition et recul des juniors « s'atténue fortement », selon des travaux de Lambert et Schindler cités par la note. Leur réponse tient à l'âge. Le cycle « peine à expliquer pourquoi l'écart que nous observons se resserre fortement chez les plus âgés », écrivent-ils.
Danemark, États-Unis, Norvège : ce que mesurent les autres études
Au Danemark et aux États-Unis, les écarts vont dans le même sens qu'en France. En Norvège, l'écart entre métiers n'est pas significatif.
| Étude | Champ | Embauche ou emploi des jeunes | Emploi total ou autres âges |
|---|---|---|---|
| Note LIFT 2026-02, HEC Paris, Banque de France, INSEAD (octobre 2026) | France, privé, 2019 à mars 2026 | CDI des 21-29 ans : -17 à -25 % chez les utilisatrices intensives en 2025 | Effectif total sans écart statistiquement net |
| Danmarks Nationalbank, analyse n° 16 (16 septembre 2026) | Danemark, entreprises passées à l'IA en 2023 ou début 2024 | Emploi de ces entreprises environ 11 % sous la tendance de 2023 à la mi-2025, recul concentré chez les jeunes et les plus diplômés | Aucun signe net sur l'emploi national ni sur les salaires |
| Canaries in the Coal Mine?, Stanford Digital Economy Lab (version du 12 août 2026) | États-Unis, paie ADP jusqu'à juin 2026 | 22-25 ans des métiers les plus exposés : emploi 19 % sous la trajectoire des pairs moins exposés | Pas d'écart comparable chez les salariés expérimentés |
| Hernæs et Kostøl (2026), cités par la note LIFT | Norvège | Jeunes développeurs : emploi en recul d'environ 18 % | Pas d'écart significatif entre quintiles le plus et le moins exposés |
La banque centrale danoise se prononce aussi sur le devenir des candidats non recrutés. Dans son communiqué du 16 septembre, sa gouverneure, Signe Krogstrup, en déduit qu'ils ont trouvé un emploi ailleurs.
Chez Anthropic, la part des juniors dans les embauches techniques est passée de 27 % à 9 %, selon des données internes publiées le 16 octobre. Elles ne précisent ni la période ni la définition de « junior ». Le 30 juin, une note du Trésor jugeait que l'insertion des jeunes « semble ralentir ».
Ce que les auteurs recommandent aux employeurs
La note adresse deux recommandations aux employeurs, publics comme privés : « redéfinir les premiers postes autour de ce que l'IA accomplit mal » et « préserver des parcours de formation en poste ». Elle propose aussi un indicateur à suivre. « Le suivi des embauches par âge, contrat et métier offre un signal plus précoce », écrivent les auteurs.
Un autre signal concerne les apprentis. Chez les 21-29 ans du quintile le plus exposé, la part d'apprentis passe de 6 % fin 2019 à 10 % fin 2023, selon les calculs des auteurs. Le mouvement a commencé avant l'IA générative : le nombre d'apprentis en France a plus que doublé entre 2017 et fin 2023, selon l'Insee cité par la note. L'apprentissage « joue peut-être déjà un rôle d'amortisseur », écrivent les auteurs. Son efficacité « se jugera au taux d'embauche des apprentis à l'issue de leur contrat », que la note ne fournit pas.
La prochaine mesure viendra de la Base tous salariés pour l'année 2024. Elle permettra de vérifier « si le gel des flux commence déjà à se traduire dans les stocks », écrivent les auteurs.
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